Conférence | Pierre Gurdjian

Président du Conseil d'administration de Solvay

Pierre Gurdjian au Cercle du Lac

Conférence - 12 février 2026

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La philosophie au service du leadership

Et si nous osions la sagesse ?

Le leadership contemporain est confronté à une crise silencieuse. Non pas une crise de compétence, mais une crise d’âme. Nous évoluons dans un climat saturé d’inquiétudes, de fatigue morale et de postures défensives. Autour de nous se diffusent des dispositions d’esprit toxiques : victimisation, découragement, résignation, cynisme.

Spinoza les appelait les passions tristes — ces affects qui diminuent notre puissance d’agir, qui contractent notre élan vital et nous enferment dans une posture d’impuissance.

Ces passions sont contagieuses. Elles infiltrent les organisations, affaiblissent les collectifs et anesthésient la responsabilité. Le rôle du leader n’est pas seulement stratégique ou opérationnel : il est profondément philosophique. Il consiste à identifier les poisons invisibles qui circulent et à leur opposer des antidotes.

Les trois antidotes du leadership éclairé

1. Parler face aux ténèbres : nommer la vérité nue

Le premier acte de leadership est un acte de langage.

Parler face aux ténèbres, c’est avoir le courage de nommer la réalité telle qu’elle est — sans la travestir, sans la maquiller, sans céder à la tentation de la promesse facile. La vérité nue n’est pas une brutalité : elle est une clarté.

Mais la vérité seule ne suffit pas. Elle doit être porteuse d’espérance.

La promesse relève de l’engagement futur ; l’espoir relève d’une dynamique intérieure. L’espoir dépasse la promesse parce qu’il ne dépend pas uniquement de la garantie d’un résultat : il ouvre un horizon.

Nommer la vérité, c’est aussi réinterroger les valeurs. Non pas les invoquer comme des slogans, mais les réinventer, les incarner. Les valeurs ne vivent que si elles prennent corps dans des comportements. Un leader ne proclame pas des principes : il les habite.

2. Faire preuve, sous pression, de grâce

La grâce n’est pas faiblesse ; elle est maîtrise intérieure.

Sous la pression, dans l’adversité, le leader révèle sa véritable stature. Faire preuve de grâce, c’est conserver sa dignité quand tout incite à la crispation. C’est maintenir une forme d’élégance morale.

Cela suppose de reconnaître la primauté des sens et de l’expérience vécue. Les organisations ne sont pas des abstractions : elles sont faites de femmes et d’hommes qui ressentent, doutent, espèrent.

S’appuyer sur la fierté — celle d’une histoire, d’un héritage, d’un savoir-faire — tout en reconnaissant lucidement ses failles, est un exercice d’équilibre. Il ne s’agit ni de glorifier naïvement le passé, ni de s’auto-flageller, mais d’assumer la complexité.

La grâce consiste précisément en cela : tenir ensemble la lucidité et la confiance.

3. Agir avec gravité et responsabilité

Le mot latin gravitas évoque la dignité, le poids moral, la profondeur d’engagement.

Agir avec gravité, ce n’est pas être austère ; c’est mesurer l’importance de ses actes. Le leadership est toujours une charge reçue. Quel que soit notre titre, il nous a été confié par des personnes qui nous accordent leur confiance.

La responsabilité est donc une dette morale : rendre cette confiance.

Le leader n’est pas seulement un décideur ; il est aussi un passeur. Il ne détient pas le pouvoir pour lui-même, mais pour servir la continuité. Il est simultanément guide et serviteur de la transmission.

Un leadership sans conscience de transmission devient domination. Un leadership habité par la responsabilité devient héritage.

Comment mettre en œuvre ces antidotes ?

Les antidotes ne sont pas des concepts abstraits : ils doivent être cultivés.

1. Créer des espaces d’humanisation

Toute aventure collective a besoin d’espaces où l’on peut redevenir pleinement humain.

Créer des lieux de dialogue profond — de véritables espaces de conversation, d’écoute, d’échange — permet de désamorcer les passions tristes. Là où la parole circule, la défiance recule.

Humaniser, ce n’est pas ralentir l’action ; c’est lui donner du sens.

2. Exiger un espace intérieur

Le second chantier est plus exigeant : il touche à l’intériorité.

Un leader ne peut transformer un collectif s’il ne travaille pas sur lui-même. Il est nécessaire de s’accorder une démarche psychique intérieure :

  • Reconnaître les poisons en soi : découragement, orgueil blessé, peur, ressentiment.
  • Injecter les antidotes : lucidité, grâce, gravité.
  • Réagencer ses énergies intérieures pour retrouver sa puissance d’agir.
  • Cultiver une discipline de soi.

Le leadership commence dans le silence intérieur. Il se fortifie par un travail constant sur sa propre cohérence.

Conclusion : Oser la sagesse

La philosophie n’est pas un luxe intellectuel réservé aux amphithéâtres. Elle est une pratique du discernement. Elle nous apprend à voir clair, à agir avec mesure et à transmettre avec dignité.

Oser la sagesse, c’est accepter que le leadership ne soit pas seulement une question de performance, mais une question d’élévation.

Face aux passions tristes, choisissons les antidotes.

Face aux ténèbres, choisissons la parole vraie.

Face à la pression, choisissons la grâce.

Face au pouvoir, choisissons la responsabilité.

Car diriger, au fond, c’est augmenter la puissance d’agir des autres.

Conférence | Pierre Gurdjian
CERCLE DU LAC, Mathilde SANZOT 12 février 2026
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